AFBH-Éditions de Beaugies 
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Songe à ne pas oublier-VIII

PARFOIS, JE ME DEMANDE

C’est quand on se pose vraiment la question qu’on doute des réponses officielles…

« — Parfois, je me demande…, me disait un jour un alter ego dont j’ai oublié le nom.

— Tu te demandes ?

— Oui, je me demande parfois si le gros handicap du christianisme n’est pas de faire cohabiter un Dieu et son « Fils », chose dont on sent bien, en y regardant de près, que c’est là comme l’assemblage de deux figures antinomiques…

— Rien que cela ? Mais… tu vas bien ? Et pour commencer, ce n’est pas une cohabitation, façon Mitterrand-Chirac : c’est une coexistence familiale ; et non pas de deux « entités », mais de deux personnes dont l’une est un Père aimant et l’autre un Fils parfait, et qui s’adorent infiniment !

— C’est ce qu’on dit, mais justement, je me demande parfois, si tu veux bien m’écouter…

— Soit, mais je te préviens : si la parole est libre, la pensée doit être rigoureuse.

— Je me demande justement, lorsque j’y pense, s’il n’y a pas rivalité entre ces deux personnages que les croyants invoquent en les désignant abusivement d’une seule et même nomination : « Seigneur ».

— N’importe quoi !

— Je trouve au contraire ma distinction plus pertinente, du moins plus éclairante sur les rôles respectifs que jouent l’un et l’autre dans l’histoire des hommes. En un mot, l’un a le Pouvoir, l’autre a l’Amour, et c’est vouloir n’y rien comprendre que de les confondre. C’est même la porte ouverte à toutes les hérésies.

— Trop facile, mais alors tu t’engouffres dans la voie du manichéisme…

— Et pourquoi non : tous les chemins mènent à Rome !

— À condition de respecter les textes, la Bible, les Évangiles !

— Sauf que quelque chose saute aux yeux : Dieu n’est pas chrétien. Pas du tout !

— C’est un scoop ?

— Une évidence : celui qu’on présente comme Dieu et qu’on s’imagine être un Père, si l’on en juge par cette perpétuelle tragédie qu’est la vie humaine, n’a vraiment rien de chrétien : Il n’a pas la compassion. Et s’il y a quelqu’un qu’on peut accuser de non assistance d’Humanité en danger, c’est Lui, et c’est Lui seul. Non pas Jésus. La souffrance, la pauvreté, la faim, l’injustice, le malheur, la mort, le Mal, c’est Dieu, et d’ailleurs, il s’en vante quelque part dans la Bible en affirmant l’arbitraire de tout ce qu’il fait : « C’est moi qui crée le bien, c’est moi qui crée le mal » dit-il. À l’opposé, Jésus ne songe qu’à aimer : toute sa vie montre qu’il ne cherche qu’à réparer ou effacer les maux semés par « le Tout-Puissant ». Oui, c’est au contraire Jésus, l’unique chrétien, parfait par essence, et vraiment pas de même nature que le Père. C’est bien l’énorme erreur du christianisme que de vouloir en faire le Fils d’un tel « Père ».

— Tu n’oublies qu’une seule chose : la Prière que Jésus adresse à Dieu en le nommant Père !

— Naïveté ! Tu ne vois pas que cette prière est ironique ! Relis la seconde partie, elle est révélatrice. Dire à Dieu, « Donne-nous notre pain quotidien, c’est rappeler à quel point les hommes en ont manqué au point de toujours mourir de faim ! Dire « Pardonne-nous nos offenses comme nous les pardonnons nous-mêmes », c’est l’autoriser à ne jamais nous pardonner. Dire « ne nous laisse pas entrer en tentation », c’est pointer le sadisme d’un Dieu qui se plaît sans fin à nous plonger dans le mal pour nous en punir… Quel procès implicite, sous le respect apparent ! Jésus est si aimant qu’à la limite, c’est lui qui essaie de prendre pitié de l’ignominie de Dieu, et veut l’en sortir. Lorsque tu lis un épisode comme celui du Fils prodigue, tu dois comprendre que Jésus nous décrit justement ce que devrait faire Dieu s’il était vraiment un Père. C’est clair, c’est lumineux : l’Évangile est en réalité l’histoire d’un Homme infiniment bon qui n’a cessé de vouloir convertir Dieu à l’Amour. Le Christ est peut-être bien Rédempteur, mais pas du tout du « péché » des hommes, mais au contraire du Péché de Dieu. Ce que Jésus s’est donné comme mission de « racheter », c’est le Péché structurel d’un Dieu inhumain qui ne cesse de faire mal à ses créatures en les rendant mortelles. Pauvre Jésus ! Je crois l’entendre sur la Croix en train de murmurer : « Pardonnez-Lui, Humains, Dieu ne sait pas ce qu’il fait »…

— On aura tout vu, tout entendu ! Et tu crois que je peux admettre, et même entendre, de pareilles inepties… C’est du manichéisme infantile !

— Infantile peut-être, mais c’est l’Évidence même, que seuls les enfants peuvent saisir dans leur innocence foncière. Nous avons un super Méchant, Dieu, et un gentil Bon, Jésus. S’il y avait quelque lien de parenté entre les deux, ce ne pourrait être que celui de deux frères ennemis. Et ce n’est pas un hasard si les exégètes ont qualifié le premier de Dieu Jaloux. Dieu est jaloux de Jésus ! Voilà la vérité, et pour se venger, il frappe les hommes. Mais dans leur confrontation constante, l’originalité de Jésus, c’est de ne pas vouloir combattre, mais d’aimer. D’opposer l’Amour à la Haine. La stratégie de Jésus, disons plutôt sa pastorale, c’est d’essayer, jusqu’à la fin des Temps, de convertir Dieu à l’Amour. De le transformer en Père, de le ré-enfanter à son image, si l’on veut. Et tu appelles cette bonne Nouvelle une ineptie ? »

J’avoue qu’en entendant des propos aussi délirants, j’ai fini par me taire. Mon silence a duré longtemps. Mais il m’est difficile de résister éternellement à mon naturel verbal.

Si bien qu’à la longue, en mon for intérieur, parfois, je me demande…

Le Songeur  (12-08-2021)




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