AFBH-Éditions de Beaugies 
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Les Jeudis du Songeur (142)

QUELQU’UN AVEC PERSONNE DEDANS…

— Tiens, me signale une très proche, j’ai lu une formule de Romain Gary qui pourrait t’inspirer : « Quelqu’un avec personne dedans… ».

— À quel propos dit-il cela ?

— Ce n’est pas précisé. Le psy qui cite ces mots n’en donne pas la référence.

— Ah oui ? Après tout, c’est peut-être une chance…

— Pourquoi ?

— Parce que ça me laisse Songeur. »

*

Est-ce que vous vous rendez compte ? « Quelqu’un avec personne dedans » !

Qui ? Où ? Quand ? Comment ? Quel être humain peut-on ainsi qualifier ? Qu’est-ce que cela signifie vraiment ?

Si vous le voulez bien, nous allons tenter de faire le tour du « sujet », si j’ose dire, de façon sinusoïdale, évidemment.

D’emblée, ce qui frappe dans cette formule, c’est son caractère amphibologique ! Elle porte en elle deux sens contraires.

L’aviez-vous remarqué ?

Premier sens : Imaginez Diogène aujourd’hui, en quête d’humanité. Que fait-il ? Il va sur leboncoin.fr, et dans son style direct, écrit : « Je cherche quelqu’un avec personne dedans ». À l’évidence, il veut dire qu’il cherche un être humain portant en lui une (vraie) personne, quel qu’en soit le genre (mâle, femelle, transgenre). Il aurait d’ailleurs pu préciser « avec une personne dedans » ; mais il a préféré la brièveté du style moderne : « avec personne dedans », comme on dit d’un ordinateur qu’il est fabriqué avec « Intel inside ». Voilà une première leçon, elliptique certes, mais qui est en droit de vous sauter aux yeux. Cependant, il y a une autre lecture possible…

Second sens : on peut comprendre en effet, à l’inverse, que l’humain en question n’a guère de présence : rien n’habite son for intérieur. C’est quelqu’un qui n’a personne en son dedans. On ne sait pas à qui on s’adresse lorsqu’on lui parle. Auquel cas l’ami Romain Gary aurait dû préciser : « Quelqu’un sans personne dedans ». S’il ne l’a pas fait, c’est que pour lui cette signification « tombait sous le sens ». Des exégètes confirmeront peut-être un jour cette lecture.

Quant à nous, nous devons choisir : il est difficile d’imaginer que l’auteur ait sciemment voulu exprimer deux choses contraires en même temps. Je proposerai donc d’opter pour la seconde interprétation. Certes, c’est risqué. Mais toute saisie de sens est risquée : pour la justifier, il faut l’expliciter… Ce qui exige de nouvelles considérations.

*

C’est alors qu’une réflexion de bons sens s’impose : dans la réalité, vous le savez bien, lorsqu’on rencontre une personne, on peut s’attendre à ce qu’il s’agisse de quelqu’un ou de quelqu’une. Évident !

Mais la réciproque n’est pas vraie. Là où il y a quelqu’un ou quelqu’une, il n’y a pas nécessairement une personne dedans !

Voilà ce qui bouleverse Romain Gary. La « personne » a déserté son habitat coutumier. Elle n’est plus dans ce « quelqu’un » apparent qui est en face de vous. Celui-ci l’a peut-être laissée au porte-manteau, avant de vous rejoindre. Ou bien elle dort toujours, là-bas, dans sa cave ou son grenier. Ou encore, ne se sentant pas très bien dans sa peau, ce « quelqu’un » qui l’enveloppe, elle s’en est absentée momentanément, tout comme ces responsables administratifs qu’on vous déclare « en réunion », « occupés » ailleurs, ou carrément « indisponibles. S’il est d’ailleurs écrit sur la porte de son officine « Frappez avant d’entrer », c’est pour qu’elle ait le temps de rappliquer dans son personnage officiel, pour le cas où un contrôleur viendrait à passer. En un mot, la « personne » ne répond plus : elle est en dérangement…

D’un point de vue plus métaphysique, on peut aussi imaginer qu’il s’agit d’une personne douée d’ubiquité : elle habite plusieurs sujets, s’absentant de l’un lorsqu’elle passe dans un autre. Ou bien elle est en extase dans les toilettes, tout en ayant l’air d’écrire sur son bureau. Ou encore, (tout est possible), il s’agit d’un cas plus grave, remontant à un lointain passé : la « personne » que vous cherchez dans le « quelqu’un » en question est demeurée dans l’enfance, parce que dépassée par son propre ego, un « moi » si ambitieux qu’il a trop vite voulu se conduire en adulte normal, comme tout le monde.

Cela nous permet de comprendre la thèse paradoxale d’un pédopsychiatre à la mode, qui avait pour titre : Le bébé est une personne. Déjà ? Sans doute ! C’est peut-être un surdoué provisoire. Ou alors, si ce bébé se trouve exceptionnellement être une personne, c’est justement en ce qu’il n’est pas encore devenu quelqu’un parmi d’autres.

On touche là l’une des bizarreries du phénomène humain. Tout le monde a déjà rencontré dans son entourage (voire en soi), tel ou tel sujet qui, faute de parvenir au statut de personne, tente de passer pour un simple quelqu’un. Quel triste camouflage !

Pour moi qui adhère depuis toujours au « personnalisme » d’Emmanuel Mounier, je lis dans la formule de Romain Gary un rappel très pertinent sur notre destinée humaine. On peut « exister » sans « être ». On est alors un « quelqu’un » anonyme, qui ne manifeste pas encore la personne qu’il se sent appelé à devenir. Une personne, c’est-à-dire, précise le Petit Robert : « Un individu qui a une conscience claire de lui-même et qui agit en conséquence ». Ce qui est tout un programme, à reprendre chaque matin. Faute de quoi, celui qui poursuit une existence mal consciente et machinale n’est pas une personne digne de ce nom. Ou pas assez. Il n’est qu’un « quelconque quelqu’un » qui erre dans la rue comme l’ombre de lui-même. D’où l’on peut penser que notre densité en « matière personnelle » est moins une question de quantité que de qualité.

Ce qui n’empêche pas d’aborder dans un esprit comptable, cette fois, la problématique de l’inclusion de la personne dans le quelqu’un.

Qu’est-ce à dire ?

Vous me suivez ?

*

Eh bien, justement, c’est sur ce point que se comprend la prudence de Romain Gary : contrairement à moi, il a vu plus loin que le bout de son nez. S’il n’a pas dit « Quelqu’un avec une personne dedans », c’était pour ménager la possibilité qu’il puisse y en avoir plusieurs !

Hé oui ! Souvenez-vous…

« Il y a deux personnes en moi ! », s’écrient certains auteurs. Et ce cas n’est pas rare.

« Je est un autre », écrit Rimbaud (il cumule la première et la troisième personne !).

« Parfois, on se prend pour quelqu’un, déclare le philosophe Raymond Devos, alors qu’en fait, on est plusieurs ».

Et Dieu, dans tout ça ? Dieu lui-même montre l’exemple, – un exemple qui ne fait que compliquer le mystère. Dieu est Quelqu’un qui se déclare composé de Trois personnes, lesquelles à la fois fusionnent et sont, chacune, « substantiellement distincte des deux autres ». On les nomme d’ailleurs « hypostases » (cf. Petit Robert).

Tel quel.

Cela peut vous apparaître comme un cas limite.

Pas du tout ! Dans la vie telle qu’elle est, il n’y a pas de limites.

L’évangile même l’atteste ! Jésus y rencontre un homme possédé par un esprit-du-mal qui dit s’appeler Légion, si grand est le nombre de personnes qui le constituent. C’est dans Marc (V, 9). Incroyable ?

Mais non ! Car de tels faits ne sont pas révolus. Il y a de la sorcellerie dans l’air, mes amis. Préparez vos gris-gris : vous êtes peut-être hantés par des personnes qui, à votre insu, rendent votre conduite incohérente à vos propres yeux.

Attention, ne tombez pas pour autant dans le piège de l’interprétation magique. Il existe bel et bien un « syndrome de personnalités multiples ». C’est un cas d’ores et déjà reconnu par les psychiatres, dont il y eut un exemple célèbre aux États-Unis en 1977, magnifiquement raconté par Daniel Keyes, dans une chronique véridique : Les Mille et Une vies de Billy Milligan (Calmann-Lévy, 2007). Le personnage réel qui est le sujet de ce récit est habité de 24 personnes. Lisez son histoire : des abîmes s’ouvriront sous le sol de votre for intérieur...

Que conclure, sinon que notre rapport à nous-mêmes ou aux autres est plus complexe qu’il n’y paraît.

On songe avec envie à l’exemple historique d’un personnage qui a réussi à se sortir de ce piège dans lequel nous sommes tous pris. C’est bien sûr Ulysse, qui parvint à faire croire au cyclope Polyphème que son nom était « Personne ». Ce fut une ruse efficace et sublime, qui lui permit d’échapper à la mort.

Mais tout le monde n’est pas Ulysse.

Ulysse, c’était quelqu’un*...

Le Songeur  (12-10-2017)


* « Quelqu’un » peut aussi bien désigner un être de valeur qu’un banal quidam. Si l’on se souvient de l’étymologie du mot « personne » (masque de théâtre), on pourrait inverser les termes de Romain Gary, et souhaiter de toute « personne » qu’elle ait l’étoffe de quelqu’un…



(Jeudi du Songeur précédent (141) : « ANNONCIATION(S)… » )