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Mémoires d'un futur président


Ce livre est mon premier insuccès… Il y en aura d'autres, mais ce n'est pas une raison pour cesser d'écrire. Les Mémoires d'un futur président ont donc vu le jour chez Olivier Orban en juin 1975, après une première "publication" en feuilleton dans Combat, durant l’été 1973.


Mémoires d'un futur président

Le titre s’explique par la composition de l’histoire. Un jeune ambitieux, convaincu que « Gouverner c’est parler », raconte à son ami comment il parviendra au sommet de l’État : « Je commencerai dans les affaires », dit-il, puis, se prenant au jeu, il se met à relater au passé sa carrière politique à venir. Il montre comment son habileté rhétorique triomphe à tous les échelons, faisant tourner à son avantage les situations les plus scabreuses. Ce sont ses « Mémoires » de futur président, qui s’achèvent par un recueil des citations historiques qu’il lègue à la postérité.




Genèse et intentions de l’auteur. On a compris en lisant mon « itinéraire » que j’ai toujours été sensible aux signes, aux mots : je crois à la parole, étant nativement crédule, et je fus donc vite irrité ou blessé par les faux discours. Le désir démystificateur prend alors l’intensité même de la confiance mystifiée. J’ai ainsi très tôt éprouvé des humeurs satiriques face aux langages dominants, en particulier à l’égard du discours politique. En ce qui concerne les Mémoires d’un futur président, l’idée m’en est venue en 1969-70, quand le gouvernement répondit à la catastrophe d’une avalanche en annonçant un « Plan neige ». Immédiatement, je me mis à l’ouvrage. Voici la présentation que j’en fis, en guise de « prière d’insérer » :

« Gouverner, c’est parler. Supposons qu’une avalanche écrase quelques chalets d’enfants : on lance un « Plan Neige », qui fondra au printemps, et voilà l’opinion rassurée par un mot. Que la catastrophe se renouvelle : on décrète alors une « Politique de la Montagne », qui naturellement accouchera d’une souris… Le président joue avec les mots ; le président se joue de nous, avec les mots.

Du bas en haut de l’échelle sociale, dès qu’un homme a pouvoir sur un autre, il fait du langage le moyen de justifier sa domination. Humanistes, libérales, technocratiques, les rhétoriques de notre société sont prêtes à tout faire croire. À tout faire croire au peuple-public, au peuple-chien de Pavlov, au peuple que les sondages ne font parler que pour faire taire. Le moyen de cette mystification, c’est ce formidable discours quotidien qui plane et qui pèse sur tous ceux qui voudraient vivre, à qui l’on ravit le droit de se choisir. La démystification d’un tel discours, c’est la parodie féroce que développe le futur président, en disant tout haut ce que font ses semblables. Après l’avoir entendu, après en avoir ri, on n’écoutera plus tout à fait de la même manière ceux qui nous gouvernent. […] Car, au-delà de ses feintes et de ses ambiguïtés, le futur président finit par incarner le discours d’un Occident qui s’écoute parler, s’automystifie pour s’autosatisfaire, et s’endort, les yeux plissés, le ventre rebondi, au doux bruit de ses bombes qui éclatent chez les autres ».

Inutile de préciser que ces intentions inspireront aussi Le Bonheur conforme, « Les Médias pensent comme moi ! », ou Sous le soleil de Big Brother.


Publication et réception. Ce manuscrit fut refusé partout. En 1972, Philippe Tesson, directeur de Combat, fut le premier à en penser du bien. De sorte qu’il accepta, l’année suivante, d’en publier une première mouture comme feuilleton de l’été. Il s’ensuivit un succès d’estime, mais insuffisant pour décider un éditeur dans l’immédiat. Après bien des tentatives, ce fut Olivier Orban qui s’engagea, deux ans plus tard, à le faire paraître. Il est vrai que cette longue attente eut l’avantage de me pousser à « peaufiner » mon texte, on s’en doute, et, surtout, me permit de renforcer la parodie du discours pompidolien (et post gaulliste) par celle du discours giscardien. Sans parler d’une autre langue de bois, celle de la gauche « socialo-communiste » qui, malgré mon adhésion de citoyen, me semblait mériter aussi quelques pastiches.

J’attendais donc beaucoup de cette parution. J’allais pourfendre d’un grand coup d’épée les hypocrisies régnantes. Cela devait faire du bruit, au moins dans les journaux et revues d’opposition. Ce fut en réalité un silence assourdissant. Quelques lignes dans Le Canard enchaîné et dans Minute, une brève recension dans Le Monde, un passage heureux chez Pierre Bouteiller (qui avait adoré le livre), un autre sur France-Culture, et ce fut tout. Et c’était pourtant déjà beaucoup, au regard du sort de la plupart des publications. Je m’aperçus par ailleurs que l’on n’avait guère compris mon propos : les critiques n’y voyaient qu’une satire des moeurs politiques (la bavure électorale, le scandale des « affaires », les promesses non tenues, etc.), alors que je visais la démystification du langage et des procédés rhétoriques qui justifient l’injustifiable.

Quoi qu’il en soit, un an plus tard, on comptait entre trois cents et cinq cents livres diffusés. Un grand coup d’épée dans l’eau ! Comme nombre de débutants, j’avais des amis et des lecteurs privés qui me disaient grand bien de mon ouvrage. Ce n’était donc pas un échec. Mais un notoire insuccès. L’ironie veut que la vogue des récits de politique-fiction suivit quelques années après : j’étais venu trop tôt !!!


Effets collatéraux… positifs. En l’occurrence, il s’agit d’effets positifs. D’une part, la parution en feuilleton dans Combat m’ouvrit la possibilité de publier des « Tribunes libres » dans ce journal. J’eus même la surprise d’être cité dans la revue de presse de France-Inter, en octobre 1973, à propos d’une longue étude de la « rhétorique pompidolienne », dont j’avais analysé les traits dans sa dernière conférence de presse. J’accédais à un certain journalisme, sans l’avoir prévu.

Par ailleurs, je fus invité (par une ancienne élève) au « salon du livre » de Sciences-Po, en novembre 1975. J’étais placé à côté de Casamayor. Nous échangeâmes nos livres et nos idées. Quelques jours après, celui-ci me pressait de rejoindre la revue Esprit à laquelle il participait. Mes « analyses de discours » intéressèrent beaucoup Paul Thibaud, tandis que je me trouvais moi-même fort ému (et fort peu digne) de marcher sur les traces d’Emmanuel Mounier. Je me mis à écrire des chroniques, alors que je ne pensais vraiment, trois ans plus tôt, qu’à produire des ouvrages. Et c’est à partir d’une analyse critique parue (en 1977) dans le « Journal à plusieurs voix » d’Esprit… que je serai amené à écrire dans Le Monde (voir à ce sujet la genèse du Bonheur conforme). C’est ainsi que les livres mènent à des articles qui mènent au livre.


Bonnes feuilles.

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