AFBH-Éditions de Beaugies 
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Les Jeudis du Songeur (47)

DE LA NÉCESSITÉ INTÉRIEURE

Je songe – en plein 21e siècle ! – au personnage d’Elvire. Je revois cette épouse bafouée qui supplie son mari, Don Juan, de se sauver de l’Enfer en réformant sa conduite (Molière, Dom Juan, IV, 6). Sa toute première réaction avait été d’éclater en sanglots et en reproches (I, 3). La voici maintenant, in extremis, qui essaie de toucher l’âme de celui qu’elle aime encore, d’une tendresse sublimée dont la vibration transcende son discours religieux.

Comment jouer une pareille scène ? Si la première intervention d’Elvire semble à la portée de la moindre actrice un peu douée, la seconde exige une tout autre performance. Louis Jouvet, qui donnait une leçon d’interprétation de cette scène en 1940, en fit un commentaire bouleversant*. De façon surprenante en effet, l’acteur de Knock ou de Drôle de drame, si à l’aise dans l’impassibilité, appelle le comédien authentique à être « dans le sentiment ». À vivre son personnage sur le mode d’une genèse interne, et non d’une composition formelle (thèse diamétralement opposée à celle du Paradoxe sur le comédien de Diderot) Comment cela ? L’apparition d’Elvire, explique-t-il, est une « Annonciation ». C’est le Ciel qui l’envoie. L’actrice doit se pénétrer du sentiment inouï, du vertige spirituel, qui anime Elvire. Faute de quoi, elle ne touchera personne. Ce qu’elle doit travailler, c’est moins le texte que le « sentiment » dont celui-ci est l’expression. Il lui faut puiser, au fond d’elle-même, cette ardente compassion qui, devenue nécessité intérieure (dit Jouvet), lui fera délivrer comme malgré elle son message, avec cette énergie du désespoir qui veut croire malgré tout.

« Nécessité intérieure » ! Qu’est-ce à dire ? Si Jouvet invitait la comédienne à se prendre pour Elvire, ce serait une aliénation : elle ne se maîtriserait plus. Mais tel n’est pas son propos. Il n’entend pas que l’actrice se laisse envahir par le personnage, il désire au contraire qu’elle entre dans le personnage pour l’habiter de ce qu’elle a trouvé en elle-même. C’est de sa profondeur que doit surgir ce qui donnera vie à Elvire. Et cela suppose de sa part une ascèse du « moi » de surface dont sa technique aurait tort de se contenter (cette facilité), et la quête, au cœur de ses peurs et de ses désirs, du tragique humain qu’elle doit faire passer dans son rôle. C’est alors qu’elle ne pourra pas ne pas énoncer cette parole dramatique qui constitue Elvire.

Ne pas pouvoir ne pas ! Voilà, si l’on veut, la définition générale de la nécessité intérieure, qui ne se limite pas au domaine théâtral. Chacun connaît un jour, dans son existence, de ces états intérieurs tels qu’il ne peut pas ne pas dire, exprimer, proférer, manifester une inspiration qui le dépasse. La nécessité intérieure, c’est en somme l’être-prophète en soi. C’est l’indignation que je ne puis taire, car mon silence contribuerait à justifier l’injustifiable. C’est le « cri » que je n’étouffe pas, au risque de passer pour ridicule aux yeux des indifférents trop bien élevés, ou des « tièdes » qui ne veulent pas « se mouiller », comme on dit si vulgairement… et si justement.

Zola osant dire « J’accuse », Bernanos qui brave sa famille d’esprits en dénonçant Les Grands cimetières sous la lune, tous ceux qui se sont publiquement indignés au péril de leur vie, ont obéi à cette « nécessité intérieure » qui surgit en soi comme une contrainte libératrice (pour soi et pour les autres). Cette parole est vécue par les croyants comme une inspiration divine. Mais elle est tout aussi présente, chez les autres, comme appel profond de l’homme à l’homme. Au fond de vous, face à une insupportable situation, votre être pressent soudain l’exigence de clamer : « Je ne sais ni pourquoi ni comment, mais je sais qu’il y a cette parole à dire, et que c’est à moi de la dire, là où je suis, quoi qu’il m’en coûte. » Ceux qui entendent votre appel vous remercient. Ceux qu’il dérange vous conspuent. Ce sont-là les deux signes de l’authenticité.

Authenticité dont ne s’enorgueillit pas l’homme digne de ce nom. Le vrai témoin ne se prend jamais pour le prophète. Il sait trop bien qu’il ne pouvait pas ne pas dire la parole qui l’a traversé.

Le Songeur  (12-02-15)


* Ces cours d’interprétation furent remarquablement mis en scène, en 1986, dans le spectacle titré Elvire-Jouvet 40. Je viens d’en retrouver la vidéo. Michel Clévenod y campe un Jouvet magistral ; il est lui-même mû par la nécessité intérieure dont il va faire la leçon. C’est inoubliable.


(Jeudi du Songeur suivant (48) : « À PROPOS DE L’OSTRACISME »)

(Jeudi du Songeur précédent (46) : « LA GRANDE OURSE N’EXISTE PAS »)