AFBH-Éditions de Beaugies 
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Les Jeudis du Songeur (110)

ABRACADABRANTESQUE : Se dit d’une vaste fraude politique
à laquelle ne parvient pas à croire son propre organisateur…


Comme il est bon, parfois, de revenir au Réel, et plus précisément au Réel historique ! Rien de tel en effet pour qui veut s’assurer que la vie est un Rêve à dormir debout, et les mœurs politiques, un conte de Noël pour grands enfants.

Vous souvenez-vous par exemple du prestige du mot Abracadabrantesque, et de son emploi par un Chef d’État qui, décrivant avec précision le délit dont il était coupable, s’écriait avec une très sincère mauvaise foi : je ne peux pas y croire !

Revenons-y pour rire un peu…

*

Le 21 septembre de l’an 2000, à trois jours du grand référendum qui allait réduire le septennat à un quinquennat, le journal Le Monde publiait le texte d’une interview d’un dénommé Jean-Claude Méry, enregistrée sur cassette avant son décès. Dans cette confession posthume, Méry décrivait le système de financement occulte d’un parti dont il avait été l’une des chevilles ouvrières : le RPR. Il affirmait notamment avoir remis une valise de cinq millions de francs à Michel Roussin, Directeur de cabinet de Jacques Chirac – alors Maire de Paris – en présence de ce dernier. Ce qui prouvait sans doute que même un moribond peut se révéler traître...

Le soir même, sur FR3, on ignore par quelle urgente nécessité politique, Élise Lucet fut autorisée à interroger le Président de la République française, qu’était devenu depuis l’ancien Maire Jacques Chirac.

« J’ai envie de vous demander quelle est votre réaction ? » lui dit-elle.

Réponse du Président :

« Ma réaction ? Je suis indigné. Indigné par le procédé. Indigné par le mensonge. Indigné par l’outrance. […] On rapporte une histoire abracadabrantesque. On fait parler un homme mort il y a plus d’un an. On disserte sur des faits invraisemblables qui auraient eu lieu il y a plus de quatorze ans. On exhume un enregistrement fait il y a plus de quatre ans et dont le journal lui-même, qui publie ces propos, les qualifie d’invérifiables »

Emporté par la condamnation de ces « calomnies », Jacques Chirac refusa de dire s’il avait eu oui ou non des contacts avec Jean-Claude Méry, et l’entretien passa à d’autres questions supposées plus sérieuses. Mais par bonheur, le mot abracadabrantesque avait fait mouche : il avait suffi à produire l’effet de brouillage escompté, qui rendait incompréhensibles et impossibles les embrouilles alléguées.

Quelle trouvaille, en effet ! À l’adjectif abracadabrant, qui qualifie quelque chose d’invraisemblable ou d’incohérent, le suffixe –esque adjoint une connotation de démesure baroque et torsadée. De sorte que, dans l’esprit de l’auditeur, le caractère « tordu » des supposées fraudes chiraquiennes se déplaçait sur l’échafaudage plus « tordu » encore des accusations d’un homme mort. Il n’y avait vraiment que des esprits illuminés, férus de spiritisme, futurs lecteurs d’Harry Potter, qui pouvaient ajouter foi à cette confession posthume.

On sait que les journalistes, saisis par ce mot qu’ils crurent d’abord de l’invention du Président (et dont le mérite avait surtout été de ne pas bafouiller en l’énonçant), apprirent bien vite qu’il s’agissait d’un emprunt à Arthur Rimbaud, soufflé au chef de l’État par le Secrétaire général de l’Élysée, Dominique de Villepin. Le néologisme figurait dans « Le cœur volé », poésie d’A. Rimbaud publiée en 1871, et que voici :

Ô flots abracadabrantesques,

Prenez mon cœur, qu’il soit lavé !

Ithyphalliques et pioupesques

Leurs quolibets l’ont dépravé !

Il y avait de quoi gloser. Gouverner c’est parler. Gouverner, c’est donner de quoi gloser…

Mais ce mot épouvantail, dont le bruit médiatique avait couvert pour un temps les casseroles qui bondissaient dans le sillage de son orateur, ne suffit pas à enterrer l’histoire. Trois mois après, à la suite de nouvelles investigations que la presse ne pouvait plus taire, le même Président se trouva bien obligé de répondre à l’angoisse du public et à l’inquiétude de ses propres électeurs.

Pour bien comprendre les dessous que cachait notre abracadabrantesque histoire, voici un petit résumé simplifié de ce merveilleux conte de Noël :

1/ Il était une fois des édifices d’intérêt public (lycées, HLM, etc.) qu’il fallait de temps en temps rénover ou reconstruire, et dont la gestion – publique – dépendait, en dernier ressort, des élus régionaux qui appartenaient à divers partis politiques.

2/ Il se trouvait aussi, à Paris et en Île-de-France1, diverses entreprises très désireuses d’obtenir les marchés publics que représentaient ces travaux. Il était donc tentant, pour les représentants du peuple chargés d’entretenir ces immeubles, de favoriser certaines entreprises amies, de préférence à d’autres, pour peu qu’elles veuillent bien alimenter de quelques valises de billets la trésorerie de leurs partis nécessiteux...

3/ Il était également une fois un petit juge nommé Éric Alphen, grand par le talent, mais hélas aussi par l’intégrité, dont la mission était d’investiguer à la fois sur ces affaires juteuses et sur les finances des partis, afin d’examiner par quels circuits magiques l’argent passait des unes aux autres.

4/ Si bien que le Chef de l’État en personne, Jacques Chirac, fut à nouveau soupçonné, à la suite de rumeurs de plus en plus fondées, d’avoir entériné, couvert ou suscité certaines de ces frauduleuses opérations au bénéfice du RPR, du temps où, maire de Paris, il avait un certain Michel Roussin pour Directeur de cabinet –celui-là même auquel le défunt Méry, cité plus haut, prétendait avoir remis cinq millions de francs…

5/ Or, voici que les preuves s’accumulant, le susnommé Roussin fut incarcéré le 1er décembre 2000, dans le cadre de l’enquête sur les marchés publics des lycées d’Île-de-France. L’affaire devenait brûlante.

C’est alors que, mobilisant la télévision, Chirac n’hésita pas à devoir faire part… de son étonnement stupéfié. Regardant droit dans les yeux le journaliste phare de TF1, qui était alors Patrick Poivre d’Arvor (PPDA), il lui avoua sans fard – franchement – l’étendue de son horreur face à la simple évocation de ce scandale putatif :

« Je vous dirai franchement une chose : je ne peux pas y croire. Qu’il y ait eu des ententes avec une entreprise par ci, par là, c’est tout à fait probable […]. Mais qu’il y ait eu un système où les partis de la majorité et de l’opposition se seraient mis ensemble pour se partager je ne sais quel gâteau ! Si c’est démontré, je serai le premier à le condamner » (Le Monde daté du 16-12-2000, p. 1).

Magnifique intervention ! Le seul problème, c’est que pour faciliter la démonstration espérée et en éprouver la « franchise », le juge Halphen eût bien aimé interroger comme témoin l’ex-maire de Paris. Mais celui-ci, de son état Président, refusa de déférer à la convocation du juge, en arguant du principe de la séparation des pouvoirs (mars 2001). Chose d’autant plus regrettable que, sitôt après (le 3-04-2001), l'ancien directeur général adjoint de l'Office Public d'Aménagement et de Construction de Paris (OPAC), François Ciolina, lui-même mis en examen, lâche tout et confirme de façon circonstanciée les « abracadabrantesques » allégations de la cassette Méry, en accusant le patron Chirac d’avoir organisé tout un « système » de fraudes sur les marchés publics2. Ô le traître ! Au royaume de la grande corruption, faudrait-il toujours se méfier des petits-chefs incapables d’amnésie ?

Les affaires de ce monde sont décidément compliquées. Que conclure de ce « je ne peux pas y croire » à propos d’un « je ne sais quel gâteau », sinon – comme l’estime le docteur Freud – que l’être humain est double, et qu’il a toutes les peines du monde à croire ce qu’il ne sait que trop. À moins qu’il ne s’agisse là que d’un talent suprême, — l’art d’oublier ce que l’on sait tout en le gardant à l’esprit pour mieux le démentir : ce qu’Orwell appelle si justement la double-pensée.

Nul doute que le Président Chirac eût été le premier à se condamner lui-même, s’il en était venu à apprendre qu’il était l’auteur de pareilles turpitudes… Comment peut-on s’imaginer ?

Et s’il était encore temps d’une confession ultime ?

Chiche !

*

C’était hier, il y a seize ans déjà. Vers la fin du 20ème siècle.

C’était le bon vieux temps. Un temps béni où un ex-Président, garant de l’éthique, toujours en vie, opérait tous ces miracles par le truchement d’un ministre intègre chargé de ses finances, lequel, probable futur Président de demain, s’apprête à libérer le Capital (qu’entravent les lois) pour rendre à la République le goût de la probité3.

Le Songeur  (17-11-2016)



1 L’un de mes collègues, officiant dans les Hauts-de-Seine, a pu faire l’expérience des conséquences de ces marchés truqués. Les entreprises arrachant leurs contrats à coups d’enveloppes clandestines, se rattrapaient en sous-traitant à bas prix leurs travaux. Ampoules qui claquent, tuyaux qui fuient, poignées de portes qui s’arrachent, plafonds qui se fendillent et escaliers branlants sous les pieds des élèves, tels étaient les mini-séismes de la vie quotidienne au lycée, dans certaines villes des Hauts-de-Seine…

2 Cf. Compte rendu du Monde : http://www.denistouret.net/constit/Chirac_Ciolina.html

3 Cf. Ces propos de Bernard Langlois, au sujet d’une autre affaire touchant, cette fois, le très intègre Dominique Strauss-Kahn : « La justice républicaine est bonne fille : elle a jugé que le faux et usage de faux (des documents antidatés pour justifier des émoluments suspects dans l’affaire de la MNEF) n’avait rien de répréhensible ; pas plus que la rémunération occulte d’une collaboratrice par Elf ; et moins encore que la curieuse histoire de cette cassette égarée, où un ancien porteur de valises du RPR détaillait les turpitudes de la mairie de Paris : ce ne sont là que vétilles, dues au caractère primesautier de l’ancien ministre, volontiers négligent dans la tenue de ses affaires personnelles. » (Politis, 16-01-2003)


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