AFBH-Éditions de Beaugies 
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Songe à ne pas oublier n°63

LE PETIT PRINCE ET LE POÈTE

À peine le Petit Prince avait-il pris congé de son ami théologien, qu’une courbure imprévue de l’espace le fit chuter par hasard sur un astéroïde de bonne taille, doté d’une atmosphère plutôt accueillante. On y entendait une voix de maître d’école qui comptait de 1 à 12 avec quelques hésitations ou impatiences. L’olibrius se haranguait peut-être lui-même, en s’énervant de ses propres erreurs :

─ Quoi, j’en avais trouvé 11 et voici que j’arrive à 13 ! Ah, ces « e » muets, quelle poisse !

Intrigué, le jeune cosmonaute ouvrit grand les yeux. Il s’était échoué en douceur à l’orée d’une clairière, au centre de laquelle l’orateur, debout devant un pupitre, devait habituellement s’adresser à un public aujourd’hui invisible, et vraisemblablement virtuel. Le jeune prince s’aperçut que l’homme tenait une sorte de crayon bic à la main, lui servant à noircir un tas de feuilles débordant le pupitre saturé. Sur certaines des pages qui traînaient à terre à quelques mètres, agitées par la brise du soir, on pouvait remarquer des groupes de phrases de longueur égale qui s’alignaient, hâtivement calligraphiées.

Au flanc du pupitre était inscrit : « Ma Muse est Calliope : je suis Poète épique », avec au dessous la signature bien lisible de ce qui devait être son pseudo : « Arthur R. ».

Ce Maestro qui ânonnait des chiffres parut au petit prince un homme mûr, la quarantaine environ. Avec sa moustache courte, joliment taillée, et une barbiche pointue, il semblait la précision incarnée, soucieuse de compter les mots pour en faire des paroles. Toutefois, en l’approchant, le petit prince eut la surprise d’observer qu’il arborait, de profil, une abondante tresse de cheveux, une véritable « queue de cheval » ! Autant le visage et la voix du poète annonçaient un absolu respect des règles de l’art, autant le désordre calculé de sa touffe arrière attestait une inspiration échevelée de poète engagé. Son génie cosmique devait s’acharner à scander en plein air des paroles rythmées, pour galvaniser des troupes invisibles. « Un poète hors norme, perdu dans le silence éternel des espaces infinis », songea le petit prince.

Pour lors, le génie cosmique butait sur les méandres d’un calcul mystérieux.

─ Douze, c’est bien douze ! s’exclama-t-il à la tribune de sa clairière. Revérifions. Un bon poète ne triche pas avec les règles.

Et il se remit à compter à voix haute.

Le petit prince se remémorait ses premières rencontres : l’astronome numérotait les astres pour convaincre les grandes personnes qui ne croient qu’aux chiffres ; le géographe recensait les montagnes, les mers ou les volcans reconnus pas les explorateurs, pour en établir la réalité ; le businessman, qui voulait s’approprier les étoiles, comptait et recomptait de même : était-ce à cette manie de compter que se reconnaissaient les adultes sérieux et autres experts, qui font autorité sur tous les peuples planétaires ?

Cependant, un détail sauta aux yeux du jeune prince : l’éminent personnage, en même temps qu’il articulait ses calculs minutieux, comptait avec ses doigts, ne cessant de tapoter son pupitre en bois comme un clavier. Car ce que la tête oublie, les doigts le certifient : l’on ne risque pas de compter deux fois le même doigt. De plus, l’harmonie naît de la résonance du nombre sur le bois, et la poésie du doigté de celui qui pianote pour compter.

C’était peut-être enfantin, mais rassurant : le poète y faisait preuve de son métier.

─ Douze, il n’y a pas à tortiller ! Douze, c’est douze ! reprit l’homme, en s’adressant tout à coup au petit prince qu’il venait d’apercevoir. Mon alexandrin est correct. Je signe.

─ Douze quoi, Maître ? fit le jeune prince, intimidé.

─ Douze syllabes, dit l’homme. J’exerce une étrange mission : je suis poète. Cela veut dire que je joue avec les mots pour aider les gens à exister. Le bon nombre fait les bons vers.

─ C’est bien ce que m’a appris mon précepteur, dit le petit prince, qui n’oubliait jamais ses leçons.

─ Moi, c’est en alexandrins que j’aime planer : ils sont comme un langage dans le langage, et c’est là l’essence de la poésie.

─ Pourquoi pas ? fit le petit prince.

─ Encore faut-il, pour l’harmonie des choses de ce monde, que le compte des syllabes soit rigoureux : douze c’est douze. Le problème, c’est ne pas se laisser abuser par les « e » que l’on dit « muets », mais qui ne le sont pas toujours.

─ Il est vrai. De mon temps, risqua le petit prince, on parlait même de « pieds ».

─ C’est égal, dit le poète. Parlons de pieds, si vous voulez : l’essentiel est que le vers donne l’impression d’avancer. Un alexandrin bien scandé est un alexandrin qui marche : s’il est boiteux, on calcule son nombre de pieds, et si le compte n’est pas bon, on le corrige en lui ajoutant des chevilles.

─ C’est naturel, fit le petit prince : personne ne pourrait tenir sur ses jambes sans ses chevilles. L’avantage des mots, c’est qu’il est facile d’en jouer.

─ « Facile » ? C’est vite dit rétorqua le poète. Je joue, mais un jeu de construction, c’est toujours périlleux. Tout peut s’écrouler d’un coup si une simple virgule est mal placée.

─ On ne peut donc pas faire ce qu’on veut ?

─ Jamais ! Il faut d’abord choisir ses mots comme un maçon teste et manie ses briques. Et c’est très délicat de jouer avec les briques. Elles peuvent toujours vous glisser des mains ; et quand il y en a trop votre poème est lourdingue. Sachez aussi, mon jeune ami, que certains mots sont explosifs. Gare aux éclats ! Un mot mal choisi ou mal manié peut blesser ou désenchanter l’amateur de poésie. Il est de petits mots, les mots doux qu’échangent les amants, mais aussi des « gros mots », ceux qu’on déconseille aux enfants. Ensuite, il faut les placer, vos briques. L’une après, l’autre devant, l’une qu’on rejette au vers suivant, l’autre qui permet d’enjamber un vers sur l’autre ; dans le meilleur des cas, le simple hémistiche final d’un vers bien cimenté peut déboucher, en l’amplifiant, sur un formidable dodécasyllabe !

─ C’est magique ! s’exclama le petit prince : tout cela me rend rêveur.

─ Moi aussi, mon enfant : C’est du grand Rêve humain que nous sommes spécialistes : nous forgeons les rêves pour inspirer les hommes ! Plus que poètes, nous sommes prophètes !

Ce disant, la voix du poète marqua un arrêt qui trahissait son trouble :

─ C’est alors que les mots se saisissent de nous, mon jeune ami !

Le petit prince s’émut :

─ Ciel ! je crois percevoir dans votre voix l’amorce d’un sanglot, avoua-t-il.

─ Pardonnez-moi, s’excusa le maestro : j’ai parfois de ces accès lyriques, par déformation professionnelle. À force de chanter l’existence humaine, on finit par en éprouver la douleur.

─ Ou d’en affecter l’émotion ? suggéra le petit prince…

Il y eut un temps : les interlocuteurs semblaient s’offrir le partage d’un silence lui même poétique. Puis, à la surprise du petit prince, l’écrivain sortit de son pourpoint un briquet et une cigarette qu’il alluma. Il lui fallait soutenir son propos de quelques bouffées stimulantes, pour témoigner de ce qu’il pensait du caractère tragique de la vie.

─ La poésie, c’est sérieux, expliqua-t-il : ce n’est pas un métier, c’est une vocation.

─ Sans doute dit le petit prince avec gravité, pour fortifier le poète dans la certitude de son talent.

─ Pour ne rien vous cacher, reprit posément le poète inspiré, tout en insufflant dans l’air des ronds de fumée pensifs, je songe souvent que les plus désespérés sont les chants les plus beaux.

─ Sans doute.

─ Je dirais même que j’en sais d’éternels qui sont de purs sanglots. Alors, si c’est ça la dentelle que nous avons la vocation de tisser avec les mots, je donne dans la dentelle qu’est notre destinée tragique.

─ Je vous admire, dit le petit prince.

─ Je le comprends, déclara le maestro. Sauf que, voyez-vous, j’ai parfois l’impression que JE est un AUTRE.

─ Je me le demande parfois aussi, confirma le petit prince.

─ Au fait, lui dit alors le poète, comme s’il s’intéressait tout à coup à autrui, êtes-vous déjà descendu sur la planète Terre ?

─ C’est ma prochaine visite, répondit le petit prince.

─ Je vous souhaite bien du plaisir, dit le poète : sachez que cette aventure s’apparente toujours à la chute d’un ange.

─ Vraiment ? s’exclama le petit prince.

─ Vous y contemplerez un spectacle ineffable : la majesté des souffrances humaines. Et vous l’aimerez. Il faut bien se l’avouer : l’homme est un apprenti, la Douleur est son maître. De sorte que nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert.

─ Vraiment ? s’exclama le petit prince.

─ Absolument. Tous les fabricants d’alexandrins le savent. C’est notre secret. Voici, pour l’exemple, un distique fameux qui, en 24 syllabes, nous dit tout de la condition humaine :

Borné dans sa nature, infini dans ses vœux,

L’homme est un dieu tombé qui se souvient des Cieux

C’est joliment dit, ne trouvez-vous pas, cette histoire de dieu tombé ?…

─ Est-ce votre cas ? demanda naïvement le jeune homme.

─ Je crains surtout que ce ne soit bientôt le vôtre, dit avec condescendance le Maestro.

Soudain tout triste à l’idée de ce qu’allait lui apprendre sa prochaine visite, le petit prince s’en fut, non sans remercier le Poète qui se prenait pour poète de lui avoir ouvert les yeux, tout en se jurant de ne pas prendre pour Réalité la Désillusion qui lui était annoncée…

Le Songeur  




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