AFBH-Éditions de Beaugies 
AFBH

Songe à ne pas oublier n°58

LE CHIEN EMPATHIQUE

C’est un animal qui va et vient de-ci de-là dans le monde d’aujourd’hui, toujours content de rendre les gens contents.

Il a sans doute – dans une vie antérieure – mené la vie d’un chat honnête, et même fidèle, ce qui lui a valu d’accéder sans peine à la condition supérieure de chien humain. Dans l’existence qu’il mène en effet maintenant, doté d’un corps souple et d’une voix flexible, il se montre infiniment sensible au moindre des êtres qu’il rencontre…

Qu’on en juge :

Passe-t-il près d’un pêcheur sur le bord d’un étang, il frétille, lui adresse un regard complice, et lance un « Ça mord ? » amical, qui laisse le bonhomme étonné.

S’il s’agit d’un renard errant, aux alentours d’une ferme d’élevage, il lui déclare d’emblée, clignant de l’œil : « Y a bon, les poules ! »

Et s’il advient qu’il croise une voiture en panne, alors que fait-il ? Sans hésiter, il se met à boiter sur trois pattes, pour consoler de sa peine tous les humains qu’il voit souffrir.

Où qu’il aille, vous l’entendrez couramment hennir avec les chevaux, bêler devant un troupeau de moutons qui passe, ou même meugler, en s’étranglant la gorge, pour être en phase avec la vache appelant le vacher pour la traite.

Il poursuit son chemin, bon gré mal gré, toujours aidant, et ne manifeste jamais le moindre préjugé racial, qu’il s’agisse de bêtes égarées, ou d’hommes migrants.

S’il se trouve nez à nez dans un parc face à un cocaïnomane allongé, le voilà qui saute à côté de lui sur le banc, ouvre largement ses narines, et sniffe bruyamment, pour se mettre au diapason du drogué.

Côtoyant sur un chemin un escargot pressé, il s’allonge et rampe près de lui en évitant de le dépasser, pour ne pas l’humilier d’un bond arrogant.

Et s’il tombe par hasard sur quelque convoi funèbre en marche vers un cimetière, il ne peut refréner un long et profond Lamento en sa langue naturelle : « Wouhouhouhouhou… », au point de fendre l’âme des plus cruels barbares.

Vous le surprendrez tantôt saluant un chef d’orchestre, en battant la mesure de sa courte queue, tantôt poussant un « Cocorico » épique dans un stade où l’équipe de France s’apprête à remporter la coupe du Monde.

Il ne cesse de complaire pour comprendre, et d’imiter pour approuver.

Naturellement, une pareille attention aux autres parfois laisse perplexe. S’agit-il vraiment d’accès irrépressibles de charité bien ordonnée,

Ou du désir retors que l’on trouve chez certains

De se faire bien voir de tout un chacun ?

C’est qu’on ne sait pas trop ce qui anime vraiment les sujets trop bien veillants. Est-il possible que notre empathique chien soit à ce point civilisé ?

Une chose me rassure cependant, dans son étrange conduite, c’est l’humour espiègle qui en filtre parfois. Je l’ai vu un jour (de loin, il est vrai) croiser, au détour d’un chemin, trois ou quatre chiens policiers armés jusqu’aux canines… Comment alors a-t-il réagi ? Le plus simplement du monde. Il s’est assis tout naturellement sur ses pattes de derrière, a levé verticalement sa patte avant droite, puis fait revenir son avant bras gauche horizontalement sur sa poitrine, comme s’il eût « présenté arme(s) ! » à une brochette de Généraux…

Quel fantastique sens de l’adaptation ! Avec le drogué, il sniffe, avec le militaire, il marche au pas ; avec le cochon, fera-t-il l’homme ?

Une fois, m’a-t-on rapporté, ému par le sort d’une mendiante qui faisait la manche accroupie à terre, il a d’abord léché cette main tendue, puis s’est mis à gratter le sol à ses pieds, comme pour dire : « Cherche, cherche, un trésor est caché dedans, et ce trésor, mon amie, c’est le travail ».

Incroyable, n’est-ce pas ?

Abordant un savant, il prend l’air doué, pour inspirer la connivence.

Abordé par un snob, il fait le beau, pour entrer en compassion.

Si l’un et l’autre l’observaient bien, ils n’apprécieraient que très moyennement d’être aussi bassement imités. C’est qu’ils se croient compris.

On dit qu’un politicien, d’abord ravi de voir ce chien plagier son discours, aurait été furieux de le voir en même temps singer tous ses gestes.

De là à se demander si cet empathique animal ne cherche pas à révéler aux gens, dans leur bien évidemment, les impostures machinales de leurs conduites naturelles… il n’y a qu’un pas.

Il aurait pour mission et pour passion de rééduquer par compassion.

Fort de cette hypothèse, et voulant en savoir plus, j’ai tenté d’obtenir de lui une rencontre au sommet.

L’événement s’est produit comme dans un rêve. Le rendez-vous fut pris, je ne sais plus par quelle entremise.

Toujours est-il que, croyant l’apercevoir au loin, je courus vers lui, prêt à une effusion qu’il semblait lui-même désirer en trottinant vers moi.

Sitôt qu’il me parut à portée de voix, je lui ai aboyé sans détour toute mon admiration.

Et c’est alors que j’eus la surprise de me trouver devant mon propre miroir…

J’étais en face de mon alter ego ! Un ami, un semblable, un frère, le genre de mec qui fait sans fin le gentil pour se réassurer d’être toujours aimé !

Quoiqu’à la vérité, cet alter ego

Était loin de ne ressembler qu’à moi,

Aucun lecteur n’ignore ce que disait Hugo :

Ô insensé qui crois que je ne suis pas toi !

Le Songeur  




(Songe à ne pas oublier suivant (59) : « JE SONGE DONC JE SONDE » )

(Songe à ne pas oublier précédent (57) : « L’IDÉOLOGIE POUR LES NULS, EXEMPLES À L’APPUI » )