AFBH-Éditions de Beaugies 
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Songe à ne pas oublier n°53

DES TRUCS POUR MOINS SOUFFRIR

Bobby, c’est un pote à Coluche. Pas con du tout, le mec. Bobby m’a dit :

« Bon, d’accord, mon p’tit gars : la douleur a une fonction informative. Elle te dit que t’as mal, elle précise parfois à quel endroit. Mais c’est comme la pub : elle en rajoute, elle en fait des tonnes. T’aurais vraiment pas besoin qu’elle te harcèle à ce point pour être au courant. Elle pique ici, elle lancine là. Un feu follet. Je me souviens du zona de ma mère : il prenait plaisir à lui envoyer des coups de poignards partout, dans le dos, dans les jambes, dans le cou, sans doute pour l’assurer qu’elle était encore bien vivante…

À part cela, elle ne te dit rien de ce que tu voudrais savoir. T’as mal, tu veux savoir pourquoi. Motus, c’est à toi de trouver. Pourquoi ? Jusqu’à quand ? Tu ne le sauras pas. À toi de t’informer. Mais c’est aujourd’hui dimanche, et les bureaux sont fermés. En plus, dans ta zone, il n’y a même pas de théologien de garde.

T’as mal, tu encaisses, tu dégustes. Tu cherches la cause. Y en a qui te disent : c’est pour ton bien, mon ami. Où ont-ils trouvé cela, les connards ? C’est vraiment un coup à vous faire exécrer le Bien pour toujours ! Parce que quand t’as mal, ton seul bien, ton unique désir, c’est souffrir moins. Foin du Bien et du Beau ! Faut aller au plus simple : crier, gémir, pleurer. Bêler comme un agneau blessé, pleurer comme un veau sevré, gémir à voix basse dans tes draps en murmurant : « Oh, Maman, que j’ai mal ! ». Au moins, cela t’exprime quelques secondes ; tu crois même entendre ta défunte mère te susurrer dans l’ombre : « Ce n’est pas grave, mon petit, ça va passer. » Tu souffles un instant. Oui, je l’avoue, ce n’est pas très digne. Mais ça te soulage, le temps d’un sanglot, et c’est le principal. C’est mon premier truc.

Y en a qui disent (pas qu’un peu gonflés, les types !) : souffrir en silence, quoi de mieux pour élever les âmes ? Ils citent le poète : « Gémir, pleurer, prier est également lâche ! » Plus tu te tais, plus tu grandis en humanité. Tu te hausses au stoïcisme.

Ah oui ? Et ça te fait une belle jambe ! Tu sais bien que c’est faux. Pour un grand homme qui serre les dents, qui contient l’atrocité de sa blessure, et qui périt sans mot dire et sans maudire, combien de ses semblables sont au contraire destitués de toute dignité, déshonorés, déshumanisés par la Douleur qui s’empare d’eux ! La douleur ne fait pas grandir, elle rabaisse, elle bestialise le corps qu’elle torture. Loin de le porter à compatir à la souffrance d’autrui, elle l’enferme dans son carcan de supplices, il n’en sort plus, et s’il lui était promis de guérir de son mal à condition de faire sauter la planète, il n’hésiterait pas une seconde à appuyer sur le bouton nucléaire…

Nom de nom ! L’unique bien de l’être souffrant, c’est alors d’oublier, de dormir, de rêver. C’est cela, l’homo sapiens. Dès que sa carcasse est terrassée par le mal, l’homo sapiens, ça ne piense plus. C’est la loi : je piense, donc je souffre ; je pionce, donc je souffle. D’où mon second truc, pour fuir la douleur : oublie, ne pense plus ! Dors, rêve, enfouis-toi lâchement dans le délire des calmants, aspirines, morphines, etc. Fume ton opium quotidien.

Lâchement ? Hé oui ! Car il y a des bien-pensants, des bien portants, qui trouvent ça poltron. Fous-t-en ! Ils ne savent pas ce dont ils parlent. Les plus connards vont même disant, en un langage fleuri, que la souffrance est rédemptrice. T’entends ça ? Ils assurent que tu as fait un gros péché, que le bon Dieu en a souffert comme d’un martyre, et qu’il t’envoie la bienheureuse souffrance comme pénitence, pour que tu puisses te « racheter ». Ce serait le salut du genre humain. Même qu’il t’aurait envoyé son Fils pour te sauver, et que, salaud comme tu l’es, t’aurais contribué à occire ton propre Sauveur en le faisant périr sur la Croix ! Sublime !

Mais énorme... Car enfin, tu n’es pas le seul qui soit voué à la douleur. Les animaux aussi, qui ne méritent pas un sort pareil. Y compris les prédateurs. Va-t-on jeter la pierre au lion qui dévore la gazelle ? Mais qui donc l’a programmé ainsi ? Et l’homme de Neandertal, parmi bien d’autres hominidés, es-tu sûr qu’il aurait simplement pu survivre s’il n’avait pas pratiqué le cannibalisme ? Idem pour l’Homo sapiens…

Alors, que faire de ta douleur ? Certains te disent, sincèrement il est vrai : associe-la en pensée au supplice du Sauveur sur la Croix, et elle contribuera au salut de l’Humanité. Je veux bien, si c’est leur truc. Donner un sens à la souffrance, c’est en effet l’alléger, même si ce n’est guère une illusion durable. Mais j’avoue que ce n’est pas mon truc.

En revanche, j’en ai encore un bien plus direct : Révolte-toi ! Tu clameras à la surface du monde (comme le proférait le père d’une amie) : « Si Dieu existe, c’est un monstre ! » Ton cri sera peut-être enfin digne de ton nom d’homme. Condamne Dieu ! Car ta douleur est injuste ! Ça te fera du bien, sans vraiment lui faire tort. Parce qu’entre nous, il n’a guère de remords, le Très-Haut, sinon quelque regret. Il sait bien qu’il nous a foutu dans le pétrin, croyant sans doute bien faire. C’est qu’il en a entendu, des clameurs massives montant jusqu’au Ciel, depuis trois milliards d’années qu’ont émergé sur Terre la Vie, la Mort et la Souffrance. Certains, je sais, assurent qu’il aurait songé à envoyer son propre Fils pour réparer le monde : Service après vente. Ça se discute. De toute façon, ça n’a rien changé. Alors, Il est quelque peu blindé, le Créateur. Il se sait coupable. Il n’a pas bien maîtrisé ce qu’il a engendré. Tu peux l’engueuler, il ne mouftera pas. Et toi, entre deux blasphèmes, tu respireras un peu…

C’était mon dernier truc.

C’est comme ça, mon p’tit gars. La souffrance, c’est la vie. Tu veux vivre, tu ne désires pas mourir ? Alors, souffre en silence, ou en criant. À chacun sa mélodie. La Fontaine l’a dit : Plutôt souffrir que mourir / C’est la devise des hommes. Fais ton choix.

Et rassure-toi : c’est une alternative de type gagnant-gagnant. Quoi que tu choisisses, le Ciel te garantit la totale. T’auras d’abord la Souffrance, puis la Mort pour t’en délivrer. Le compte est bon !

Alors, de quoi te plains-tu, mon p’tit gars ? »

Le Songeur  




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