AFBH-Éditions de Beaugies 
AFBH

Les Jeudis du Songeur (96)

« BLABLACAR », OU L’ART DE DISSERTER…

La première fois qu’on a usé en ma présence du vocable « Blablacar », j’étais tout près de croire qu’il s’agissait de l’aptitude à conduire une parole verbeuse, dans le noble sillage de la dissertation philosophique.

Je n’avais pas compris qu’il ne s’agissait en fait que d’un contrat verbal de covoiturage. Ainsi vont les expressions, avec leurs regrettables limites. Car il est dommage de réduire ce néologisme à la mise en œuvre d’un voyage utilitaire…

Alors qu’il évoque à mes yeux l’art de s’embarquer dans un périple philosophique !

Prenons un exemple.

Voici l’étonnante maxime d’un moraliste professionnel :

« À partir du moment où la pensée a un peu fait le tour des choses, il devient audacieux de simplement vivre. »

Cette pensée est un abîme ! La méditer sera un vertige…

Si l’on commence par la saisir dans son ensemble, on songe aussitôt « Tiens, c’est intéressant ! ». Ou encore « Pourquoi pas ? ». Ou même, exceptionnellement, « Bôf ! ».

En revanche, en l’examinant de près, on n’en revient pas de tout ce qui émerge dès qu’on interroge chacune des tournures blablatées dans cette phrase. Ainsi :

  • L’auteur pose d’abord que penser, c’est faire le tour des choses. Je pense, donc je voyage, donc je suis. Cette perspective requiert aussitôt un arrêt méditatif profond.
  • On se demande alors aussitôt : mais qu’est-ce que « faire un peu le tour des choses » ? Sans doute connaître partiellement le monde. Mais déjà, imaginer qu’on puisse faire le tour des choses, c’est supposer le monde circulaire. Or, il faut bien avouer que le monde « ne tourne pas rond ». Il ne saurait donc être parfaitement circulaire, comme notre planète elle-même. Néanmoins, il est vraisemblable qu’il soit courbe. Voilà un bon début de vérité : les choses, globalement, sont courbes. Ou si vous préférez sinusoïdales, comme l’atteste l’expérience du bébé dès ses premières tétées.
  • Se pose alors la question : peut-on à la fois 1/ Être plongé par nature dans la réalité « des choses », et, 2/ Être capable d’en faire le tour ? En principe non. Sauf si l’on postule, chez les créatures que nous sommes, la dualité matière/esprit. Physiquement, je ne peux pas faire le tour des choses où je me trouve plongé. Mais mentalement, oui. L’aphorisme du moraliste présuppose ainsi, chez tout être humain, à la fois une part immergée dans les choses, et une autre part de lui-même (la pensée) qui a la capacité d’en faire le tour. Et ce tour du monde des choses, ou des choses de ce monde, je puis le faire un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, etc. Voilà une entreprise verbale passionnante, qui mérite d’être conduite avec les mots. Ce qui justifie tout à fait l’appellation originale Blablacar…
  • Cependant, notre moraliste s’arrête bizarrement sur l’adverbe « un peu ». C’est surprenant : il suffirait donc de faire un peu le tour des choses pour comprendre s’il vaut la peine (oui ou non) d’oser y vivre ? Mais alors, à quel âge se situe exactement la limite de ce « peu » ? À l’adolescence, avec ses espoirs et ses déboires ? À l’entrée dans le monde du travail, ou du chômage, qui est souvent la même ? À 30 ans ? À 40 ans, âge-limite, car on y a déjà opéré bien plus qu’un peu le tour des choses de la vie ! Il faut croire que notre moraliste tient compte de la vitesse avec laquelle on roule en blablatant sur l’existence. Pour certains, le peu est déjà atteint à 15 ou 20 ans ; pour d’autres, il faut peut-être avoir déjà vécu plusieurs décennies pour parvenir à connaître la vie, à ce moment précis où l’on n’a d’ailleurs plus guère le temps de la vivre. Ô vertige de la pensée mouvante !

Mais notre voyage verbal ne saurait s’arrêter à la première partie de la parole du moraliste. Il faut nous demander dans quel(s) sens il ajoute aussitôt qu’« il devient audacieux de simplement vivre » ? Pourquoi écrit-il « simplement vivre » plutôt que « vivre simplement » ? Et pourquoi le choix de l’adjectif « audacieux », dont les sonorités riment avec Cieux ?

Procédons par ordre :

  • L’auteur dit bien : « simplement vivre ». Il ne dit pas « richement vivre », ni « vivre dangereusement » (façon Nietzsche), formules dont on comprendrait l’audace. Dit-il pour autant « médiocrement vivre » ou « difficilement survivre » ? Non plus. Il s’oppose à ce type de prudence qui consiste à ne pas « trop vivre » dans l’espoir de ne pas trop souffrir. Combien d’entre nous refusent d’assumer « la vie » pour ne pas se voir sans cesse en train de mourir en elle ? Pour notre auteur, il faut donc choisir la vie, ni plus ni moins, en toute simplicité. Mais on sent bien que ce commentaire demeure limité. Pourquoi ?
  • Parce qu’on ne s’est pas encore posé la vraie question, l’incontournable question (y compris pour ceux qui tournent en rond) : « Qu’est-ce donc que vivre ? » Vivre ! Vivre ? C’est d’abord naître, bien sûr, naître au monde, voir le jour, mais après ? Est-ce subsister ? S’envoyer en l’air à la moindre occasion ? Affronter le monde ? Changer la vie ? Triompher chaque jour de la mort, à l’exception du dernier ? Devenir immortel l’instant d’un rêve ? Progresser jusqu’à la régression ? Refuser la mort sous toutes ses formes ? On pourrait ici accumuler les citations, histoire de blablater sans fin. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas parce qu’on avance en âge qu’on doit reculer en vie ! À chacun de faire son choix, et tout simplement, de vivre selon ce choix.
  • Mais pourquoi ce choix devrait-il être « audacieux » ? Où est l’audace ? L’audace mène-t-elle aux cieux, ou précipite-t-elle dans les enfers ? Comme est étrange cet adjectif qui possède à la fois une connotation négative (audacieux = périlleux) et une connotation positive (audacieux = héroïque). Que veut donc nous dire le moraliste ? Que la simplicité est périlleuse ? Qu’on risque tout autant la mort en fuyant le danger qu’en l’affrontant ? Rejoint-il la position de Paul Valéry qui écrit, dans Le Cimetière marin : « Le vent se lève !... Il faut tenter de vivre ! » ? Ou bien se rallie-t-il, en la généralisant, à la position que Roland Barthes prête aux écrivains : « Je ne commencerai pas de vivre avant de savoir quel est le sens de la vie » ? Où est l’audace, où est la vie ?

Voilà une approche du sujet qui vous met sans aucun doute en appétit. Mais qui demeure bien insuffisante. Certains pourraient même croire, à tort, que nous n’avons fait jusqu’à présent que tourner en rond (ce qui est moins heurté, notons-le, que de tourner en carré). C’est oublier qu’en décortiquant les éléments de l’aphorisme, dans une perspective analytique, nous avons préparé la synthèse dynamique qui nous permettra enfin de saisir ce qu’a voulu dire l’auteur. Quitte à le lui apprendre. Voire à discuter sa pensée. Je vous sens frémir d’impatience...

Mais ce n’est là que le premier périple de notre blablacar. Le second voyage autour de la question mérite évidemment une autre substantielle chronique, raison pour laquelle je m’autorise à la reporter à une prochaine fois, si vous voulez bien blabla-carrioler avec moi.

En attendant, Chers Amis et Autres Roseaux pensants, profitez de cette récréation pour occuper tout votre temps à joyeusement songer, à faire la pause en évitant de tourner en rond, au fil des heures printanières du joli mai que vous offre la Vie.

Le Songeur  (05-05-2016)



(Jeudi du Songeur suivant (97) : « COMMENT l’ALEXANDRIN POURRAIT CHANGER NOS VIES ? » )

(Jeudi du Songeur précédent (95) : « PETITE HISTOIRE DU VIEUX QUI SE CROYAIT HEUREUX » )