AFBH-Éditions de Beaugies 
AFBH

Les Jeudis du Songeur (342)

À LA MANIÈRE DE L’ÉTRANGER (CAMUS)

[Conte de Noël]

Aujourd’hui, le temps est mort. Il a plu dès le matin. Une pluie éparse. Mais que j’ai trouvée bien froide en ouvrant les volets. J’ai mis mon chapeau pour sortir en courses. Ou plutôt ma casquette, qui est rembourrée. J’ai pris les clefs de ma Clio, et je suis parti faire provision dans le bourg d’à côté. J’avais besoin d’une salade pour ce soir, et d’un tube de pilules pour le cœur. Sans oublier une lettre à poster dans la grosse boîte à lettres sur la Place, entre l’épicerie et la pharmacie.

J’ai fait route dans la pluie. Sur le pare-brise, à l’extérieur, l’eau brouillait la vue, et à l’intérieur, la buée me gênait. J’ai mis le chauffage. Au bout de trois kilomètres, j’ai eu trop chaud. J’ai retiré ma casquette. Je l’ai posée à ma droite sur l’autre siège. Arrivé, j’ai stationné devant l’épicerie. Le moteur arrêté, j’ai remis ma casquette et je suis sorti, avec, je crois, les clefs à la main. J’ai commencé par l’épicerie, en achetant une salade prélavée. J’ai pris la plus récente, au fond de l’étalage. J’ai payé en monnaie, avec quelques pièces. J’en ai toujours dans la poche arrière de mon pantalon. Je confonds parfois avec la clef de la maison, que je mets au même endroit. En sortant, j’ai posé la salade dans la voiture, sur le siège avant droit, sans claquer la portière. Ni la fermer à clefs : les Picards ne volent pas. J’ai pris la lettre pour, en passant, la déposer dans la grosse boîte jaune, dont la fente est assez large. Je suis allé jusqu’à la pharmacie comme prévu. Il me restait dans la poche encore assez de monnaie pour payer.

Mes courses faites, j’ai rejoint la Clio. J’ai cherché mes clefs dans ma poche arrière, avant de m’asseoir pour démarrer. Elles n’y étaient pas. Ni dans ma veste. J’ai tâté mes autres poches. Comme il y avait du brouillard. Je les ai vidées, pour bien m’assurer. Toujours pas de clefs. Un passant n’aurait tout de même pas osé les voler. Je ne les avais pas, comme parfois, laissées en prise sur le démarreur, ce qui n’est pas prudent. J’ai regardé en me penchant, les yeux bien ouverts. Rien. Ni sur le haut du tableau de bord. « Bizarre », ai-je fait. Si je les avais-laissé tomber en m’extrayant de mon siège, je les aurais vite retrouvées par terre, sur le ciment du parking. Ou dans l’épicerie, au cas où je les aurais gardées à la main le temps de mes deux courses. Je suis alors retourné dans le petit Carrefour pour vérifier. La caissière a tout inspecté. Rien sur l’étalage, rien à côté de la Caisse. Rien sur le sol, là où j’avais sorti ma monnaie de ma poche arrière. J’étais confus de la voir chercher. Je suis retourné aussi à la pharmacie. Rien non plus. La Pharmacienne m’a toisé, étonnée. Elle a même tiré son tiroir-caisse qui grinçait. Je ne pouvais pas la suspecter. Je suis ressorti sur la Place. Les aurais-je, sans m’en rendre compte, déposées en même temps que ma lettre dans la grosse boîte jaune ? Comment savoir ? Le préposé de la Poste, juste à côté, n’avait pas le droit de l’ouvrir. Il a pris note de mon problème, en vue de la prochaine levée de la boîte. Cette fois, j’ai paniqué. C’est alors que je me suis souvenu : j’avais un double de clef chez moi, pour dépannage. Par chance, le garagiste n’était pas loin. Je l’ai alerté. Il n’y pouvait rien. Gentiment, sa femme a bien voulu me reconduire chez moi, dans mon village. À 5 kilomètres, et gratuitement. Pendant le trajet j’ai essayé de parler d’autre chose. Elle n’entendait pas bien. Entré chez moi, je suis aussitôt tombé sur le bon tiroir. Alors que J’avais un peu oublié. Ma seconde clef dormait au fond d’un tiroir du bas de mon bureau, juste dans le coin droit poussiéreux. On est repartis. Au retour, la conductrice m’a redéposé sur le parking où j’avais stationné.

J’ai alors pu redémarrer. Retrouver la liberté d’aller et de rentrer à la maison ! C’est déjà ça. Le froid se prononçait, mais j’avais toujours ma casquette. Maintenant je n’avais plus qu’à inspecter de fond en comble l’intérieur de la voiture, surtout à l’avant : sous les tapis, dans les glissières, sous le frein à main, dans les bords intérieurs des portes. Mais le brouillard s’épaississait. Pour bien voir, j’ai pris ma lampe électrique, en changeant la pile. Le moindre métal, ça reluit à la lumière. J’ai mis un vague plastique à terre, au niveau de la portière droite, que j’ai ouverte, et je me suis mis à genoux. J’ai éclairé d’abord l’ensemble comme avec un phare minuscule, puis chaque coin, chaque élément. J’avais gardé ma veste et mon chapeau : il bruinait. Me penchant au plus bas, j’ai balayé le dessous du siège, la tête au ras du feutre où d’habitude on met les pieds. Ça sentait mauvais. En tordant le cou latéralement pour bien voir les dessous du siège, ma casquette a chuté sur le tapis de sol. J’ai tout de suite reçu le froid de l’eau sur mes cheveux. Je ne me sentais pas bien. J’étais tombé au fond, j’avais du mal à respirer, j’étais au bord du burn out. Rouvrant les yeux, j’ai alors été attiré, sur le tapis, par un vague point lumineux ressortant de l’ombre, comme un ver luisant, au cœur de ma casquette dans l’ombre. J’ai voulu tâter avec grimace ce ver luisant, le contact me parut froid comme du métal, et ce fut la surprise : c’était mes clefs ! Mes clefs qui reflétaient la lueur de ma lampe ! Sur le coup, j’ai quand même eu du mal à y croire : c’était un miracle ou une hallucination ?

J’ai serré la main pour en être bien sûr, réchauffant mes clefs, et submergé aussitôt par la joie et aussi la frayeur !

Comment, mes clefs avaient-elles pu loger deux heures sur mon crâne, sous ma casquette, et sans le savoir ?

Par quel égarement avais-je pu mettre ces clefs sur ma tête, en les recouvrant de mon chapeau ?

Était-ce une précaution voulue, ou un simple automatisme ? Je ne me souvenais de rien…

Comment m’expliquer ça moi-même ? Comment l’expliquer sérieusement aux autres ?

En principe, je n’avais plus de séquelles de mon AVC d’il y a trois ans.

Que sait-on de soi ? Et comment transmettre la bonne nouvelle aux personnes qui avaient compatis à mon malheur, sans les faire rire ? J’étais pris entre la honte de tout avouer et le soulagement d’être tiré du puits de l’angoisse !

Je sens que je vais passer pour un fou, pour un favori des dieux, ou un connard de picard !

Je ne peux vraiment pas en dire davantage. D’ailleurs, ai-je vraiment vécu cela, sous prétexte que je l’ai narré à la première personne ? Faut-il en tirer une morale : par exemple qu’il vaut mieux, pour penser, avoir ses clefs dans sa tête qu’au-dessus, même à l’abri d’un béret ?

Il est tard.

Je vous laisse en juger.

Le Songeur  (21-12-2023)



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