AFBH-Éditions de Beaugies 
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Les Jeudis du Songeur (228)

RETOUR À L’HUMUS

13 février 2020

À l’aube de mes 80 ans, — je dis « À l’aube » car tout moment nouveau de l’existence se propose comme une aube où s’éclaire le chemin qu’on doit suivre, ou inventer.

À l’aube donc de mon prochain anniversaire (septembre), je ne trouve rien de plus intelligent, dynamisant, humanisant, que de bêcher chaque jour mon carré de terre. Pas longtemps : au bout de dix minutes, mes lombaires souffrent, et mes poignets, en se durcissant, me mettre hors d’état d’entretenir mon piano. Mais au moins, le temps de cette séquence salutaire, je me sens remuer, vivre et respirer. C’est mon Retour à l’humus.

Certes, cette expression paraît moins noble que celle qu’on présente souvent comme une vraie respiration de nos vies habituées : le fameux Retour aux sources que j’invoquais il y a peu (voir jeudi du Songeur 221). Mais je retrouve alors mes fondamentaux : l’argile, l’eau, c'est-à-dire la boue, élément de base de toute alchimie, de toute vie méditative, ou pré-spirituelle :

Tu m’as donné ta boue, et j’en ai fait de l’or ! (Baudelaire)

Oui, la boue ! Je suis homme, donc je suis humus. Je me retrempe dans ma substance constitutive. Je suis un bouseux, pur produit d’une enfance paysanne racinée dans son sol. En se laissant pétrir et façonner, la boue me tient debout comme un vase d’argile, où se recueillent, au gré des heures qui songent, quelques fleurs de pensées.

L’étymologie nous le rappelle. En latin, humus signifie terre. Homo, l’homme, est un dérivé d’humus ; le mot humilis qui signifie « près de la terre, sans élévation » a donné « humble » (celui qui reconnaît sa bassesse !). Et de fait, notre cerveau vole bas, à moins de deux mètres du sol, et le paysan, par essence « bouseux », ne le savait que trop lorsqu’il s’aplatissait devant son Seigneur. La Bible confirme, s’il en était besoin : « C'est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, dit Dieu à l’homme, jusqu'à ce que tu retournes dans la terre, d'où tu as été pris; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. »

Le retour à l’humus est donc un exercice d’humilité, c’est-à dire de vérité qui fortifie. Je ne veux pas signifier par là que mon envie est de redevenir ce que je suis, une simple bête, tentée de se renfermer dans la mentalité « terre à terre ». Mais, simplement, que reconnaître d’où l’on sort est l’acte premier de quiconque désire s’élever jusqu’à la réflexion. Il faut bien partir du sol où l’on prend racine, si l’on veut continuer de grandir sans se casser la figure. Ceux qui ont peur de s’abêtir en se focalisant sur leurs fondements n’ont rien à craindre, puisque la bêtise foncière n’empêche pas l’élévation sociale, comme le rappelle Bernanos : « Quand je n’aurai plus qu’un paire de fesses pour penser, j’irai l’asseoir à l’Académie. »

Mieux vaut vraiment bêcher son lopin quotidien, en l’arrosant de sa sueur,

Et puis s’asseoir, pensif, sans même ôter ses godillots crottés,

Sur un frais lit de mousse à l’ombre des forêts…

Vous m’enviez, j’espère !

Le Songeur  (13-02-2020)



(Jeudi du Songeur précédent (227) : « COMMENT RÉSISTER À DIEU… » )