AFBH-Éditions de Beaugies 
AFBH

Les Jeudis du Songeur (207)

L’ÉTRANGE MONSIEUR AU BOUT DE BOIS

Je l'avais déjà croisé dans le parc, flanqué d'une dame sévère à sa droite, et tenant bizarrement, à la main gauche, un morceau de bois qui pendait. Où avait-il été cherché ça, et pour quoi faire ? Du feu ?

Et voici qu'hier, marchant d'un pas tranquille, je le vois au loin qui s'avance dans ma direction, comme s'il n'avait pas cessé de se promener avec sa dame à l’air sévère. Discrètement, je fais un zoom sur l’individu, et je m’aperçois qu’il tient toujours un bout de bois pendant à la main, plus long que le précédent, et vaguement blanchâtre, – un vrai tibia !

Intrigué, je ne vois plus que lui venant à moi, je le toise, je vais le croiser, et c’est alors que, pris soudain d'une inspiration subite, je lui arrache son espèce d'os en bois, crache dessus en faisant pfutt, pfutt, et le balance au loin en lui signifiant du regard « Va chercher » !

J’étais sûr qu’il allait bondir rechercher son tibia, je l’imaginais déjà me le rapportant entre les dents, en frétillant de la queue, et voici que…

Incroyable !

Au lieu de bondir, non seulement l’animal n’avait pas bougé d’un pouce, mais il me regardait de haut, sidéré autant que moi-même.

Et sa maîtresse, choquée, avait ouvert la bouche sans parvenir à en sortir un son !

Les pauvres…

J’avais pitié ! L’individu était en même temps éberlué, interdit, et triste ! On devinait dans ses yeux une lassitude suprême de bouledogue en déprime ! Un vrai Droopy n’ayant pas su saisir sa chance.

Comment n’avait-il pas compris le sens de mon action ?

Au bout d’une seconde de silence insoutenable, je résolus de l’éclairer d'une brève suggestion :

Rapporte

Rien à faire. Il demeura muré dans l'attente d'on ne sait quoi, les yeux absents, et peut-être même teintés de compassion envers ma personne qu'il souffrait de décevoir…

À l’évidence, je ne devais pas brusquer les choses. L’animal, visiblement inhibé, avait dû être si souvent malmené ! Faisant alors effort de pédagogie, je lui susurrai doucement :

Va chercher… Ramène. Ramène le no-noss à Papa !

Lui adressant ces mots, je mis ostensiblement la main à la poche, comme pour l’appâter d’un su-sucre…

Et ce faisant, je ne pouvais m'empêcher de songer à son cas, aux terribles traumas qu’il avait dû subir dans son enfance à la dure. Et lui, en même temps, devait flairer en moi l’offrande d’une fraternité à laquelle il lui était interdit de répondre en présence de l’autre, cette dame qu’il promenait : il devait prendre l’air indifférent, retenir sa tendresse à mon égard, jouer le mépris dédaigneux.

Je compris sans peine qu'il ne me fallait pas insister. Loin de m’estimer froissé de son défaut d’assentiment, je devais lui laisser tout le loisir de rapporter son os à sa maîtresse, quand elle le mériterait.

Refoulant toute susceptibilité, je n’avais plus qu’à poursuivre mon chemin, sans l’humilier de mes regrets, tout en gardant le su-sucre dans ma poche, pour une prochaine fois.

Je levai alors la tête et, m’abstenant d'écouter ce qui pouvait se dire ou se penser derrière moi, j’avançai hardiment, droit devant.

Bien sûr, je n’excluais pas pour autant d'être soudain rattrapé par le Toutou de la dame, qui eût mis toute sa joie à me rapporter le précieux no-noss serré dans sa mâchoire baveuse, et la queue vibrante dans le vent.

Tout était donc encore possible !

Au bout de quelques pas, me retournant à peine, je pus deviner, de biais, que l’individu était hélas ! resté sans bouger, incrédule.

Sa maîtresse, curieusement, se frappait la tempe droite à petits coups d’index, comme pour se ressouvenir d’un détail ou d’un mot qu’elle avait oublié.

À ce signe, j’ai alors cru voir vu son compagnon s’éloigner d’elle à quatre pattes, l’air penaud, pour aller quérir au loin son tibia perdu. M’apercevant alors qu’il n’avait pas pris la bonne direction, j’ai hésité ; mais songeant que je n’avais pas à intervenir dans leur vie de couple, j’ai repris dignement la marche pour achever ma promenade solitaire.

Il faut bien l’avouer : on croise parfois de drôles de gens dans les parcs, aujourd’hui.

Le Songeur  (06-06-2019)



(Jeudi du Songeur suivant (208) :
«  » )

(Jeudi du Songeur précédent (206) :
« FLÉAU À L’HORIZON : LE RÉCHAUFFEMENT DÉCLAMATIQUE » )