AFBH-Éditions de Beaugies 
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Les Jeudis du Songeur (195)

LE SECRET DE LA TROISIÈME PATTE

Voyez sur son canapé ce brave vieillard en pleine sieste, qui poursuit des songes de vie comme s’il avait encore 20 ans, alors qu’il en a quatre fois plus. Tout contre lui repose une canne, prête à bondir au moindre signal du Vénérable assoupi. Chose étonnante, elle profite elle-même de ce repos pour rêvasser en silence. Son métier de canne l’a humanisée !

L’homme, tout en dormant, gambade encore en grandes bottes dans les bois et les champs, chasse avec son chien, taille des arcs et des flèches, et sourit à la vie qui demeure en ses songes.

La canne, elle, se remémore le temps de sa jeunesse, où elle était roseau (« canna », en latin). Elle pense au long façonnement qu’il lui fallut accepter pour apprendre à se tenir droite et solide, et accéder au noble statut de troisième membre inférieur d’un humain vieillissant. C’est en aidant à marcher qu’elle a appris à marcher. Et, la marche stimulant le cerveau, qu’elle s’est mise à songer…

La canne est un roseau pensant qui a perdu sa flexibilité pour grandir en fermeté, et devenir guide de celui qui la guide.

Il paraît qu’il lui arrive de marcher seule, en sautillant. Mais c’est risqué. Mieux vaut pour elle s’emmancher à celui qui s’appuie sur elle. En général, à peine entend-elle le maître prononcer le vocable mener (« promener » en langage chien), qu’elle se met à frétiller ou aboyer intérieurement. D’aucuns prétendent pourtant que, certaines nuits, elle se lève et déplace à pas feutrés jusqu’à l’arrière cuisine pour retrouver, au bas du troisième placard, une paire de sabots complice avec qui elle cancane en langue morse, au rythme d’une valse d’antan sur fond de claquettes. C’est peut-être l’exception qui confirme la règle. Vous avez le droit d’en douter, encore faut-il apporter la preuve que cela n’est pas.

Ce qui est sûr, c’est que notre canne tente parfois (secrètement) d’apprendre à tomber pour s’exercer à se relever seule. Mais c’est en vain. Sa nature, qui est aussi sa vocation, le lui interdit formellement. C’est la loi : une canne ne peut tenir debout que par la main du plus vieux qu’elle aide à tenir debout. Si celui-ci s’écroule, elle tombe du même coup.

La vérité secrète de la canne est ainsi de ne pouvoir se soutenir elle-même que si elle soutient autrui. C’est peut-être cela qu’on appelle « fraternité ».

Moralité : soyons cannes, à tout âge, les uns pour les autres.

Le Songeur  (14-03-2019)



(Jeudi du Songeur précédent (194) : « LA TÊTE DE MACRON VOUS REVIENT-ELLE ? » )