AFBH-Éditions de Beaugies 
AFBH

Les Jeudis du Songeur (192)

CORN’NEXION            
              Ce qu’un jour découvrit Plume…

En ces temps-là, Plume partit de bon matin cueillir des mûres au fond d’un pré, à la lisière de la forêt. La clôture était envahie de mûriers qui, prenant racine dans l’ombre des bois, offraient leurs baies au soleil des champs.

Dans ce lieu enchanteur, Plume opérait sans souci lorsque, tout à coup, il eut l’impression d’un silence étrange derrière lui.

Il hésita d’abord, puis se retourna lentement, et c’est alors – ô stupeur ! – qu’il vit… Mais quoi ?

Simplement, tranquillement, une trentaine de vaches de tous âges s’étaient rassemblées derrière lui, à quelques vingt pas. On eût dit une rangée de critiques dramatiques assistant à la création d’une œuvre postmoderne.

Elles le regardaient, mâchant leur herbe extatique, le regard lourd et la corne attentive. Tout se passait comme si, d’abord éparses dans le pré, elles s’étaient donné le mot pour assister à la cueillette de Plume.

Oui, silencieusement, télépathiquement, elles s’étaient concertées par de mystérieuses connexions dont le secret, à l’évidence, résidait dans leurs cornes quasi paraboliques, antennes propices, on l’imagine, à toutes sortes de phénomènes d’émission-réception.

Le trouble de Plume fut immense. Non qu’il fût stupéfait devant ce type d’attroupement maintes fois observé, et somme toute banal. Mais c’était bien la première fois qu’il en paraissait le motif, l’objet, le centre. Il eut beau jeter les yeux autour de lui, au fond des bois, dans les hauteurs de l’air, il n’y avait pas d’autre cause à cette affluence des habitantes du lieu : c’était bien lui, et lui seul, qui se trouvait au cœur de leur actualité. Si parfaite que fût son immobilité, il était devenu l’éternel train qui passe dans le regard des vaches. Il était l’événement du jour.

Il respira profondément, pour ventiler son émotion. Il prenait la mesure, non sans fierté, de sa nouvelle fonction de rassembleur du peuple. Quelle soudaine importance que la sienne, devant ce troupeau fasciné ! « L’événement, se dit-il ingénument, c’est ce qui constitue les citoyens en public. »

Il sourit largement à la communauté qui continuait de le contempler en silence. Il résista à la tentation de remercier la foule pour ne pas rompre le charme, attendit, sourit encore. Et enfin, désireux d’éprouver plus concrètement cette sympathie animale qui semblait venir jusqu’à lui par vagues invisibles, il fit un pas en avant vers ses admiratrices.

Ce fut hélas ! un pas de trop.

Aussitôt, la troupe se dispersa. Les cornes, jusque-là tendues vers le ciel en un assez bel ensemble, oscillèrent, se brouillèrent en tous sens, comme les hallebardes d’une armée en déroute. Puis, après quelques courses désordonnées, elles se remirent à brouter par petits groupes, aux quatre coins de la pâture, étrangement indifférentes au jeune homme et à ses subtiles méditations.

Devant Plume, il ne resta bientôt plus qu’une vache, plus courageuse ou plus curieuse que les autres, une vache pionnière, ou non conforme, qui s’obstinait à le toiser bovinement.

À coup sûr, elle se posait des questions sur l’identité de Plume, comme lui-même s’interrogeait sur la nature de l’intelligence bovine en troupeau. Mais voilà : une vache, ce n’était plus qu’une vache ! Dans un seul regard scrutateur, et peut-être sceptique, Plume douta soudain d’exister encore. Ombre de lui-même, simple humain de passage, après s’être pris pour un fait majeur, il n’était plus qu’un sujet méconnu dans la forêt des événements. Quand bien même la vache témoin eût beuglé son nom sur toutes les antennes, à destination de tous les journaux, cela n’eût point suffi : faute de spectateurs en nombre, il venait de retourner à son inanité première.

« Le public, se dit-il candidement, c’est ce qui constitue un fait en événement. »

Se demandant vaguement si le réel pouvait exister hors de l’assentiment collectif, Plume revint à ses mûres premières, tenta de se persuader qu’elles n’étaient pas virtuelles en en savourant quelques unes, puis se replongea dans l’apaisement profond de la cueillette intemporelle.

*

Cependant, le satellite espion n’avait rien perdu de la scène. Des microphones invisibles avaient enregistré tout ce que s’étaient communiqué les vaches par cornes interposées. Des mini-caméras, insérées dans les piquets de la clôture, avaient filmé sous tous les angles les attitudes individuelles et collectives qui avaient accompagné l’événement, tandis que des enregistreurs mandibulaires captaient les moindres variations de mastication des ruminants.

Les analyseurs d’ondes greffés dans leurs oreilles avaient permis d’observer en temps réel de subtiles ruptures d’encéphalogramme plat, qui trahissaient manifestement la violence des émotions. Les capteurs gastriques (avec jauge immédiate du suc jaillissant), les détecteurs de production sudoripare, les mesureurs de pousse du poil se hérissant, les sondeurs d’acuité visuelle, les compteurs métronomiques d’agitation de la queue, les mensurateurs de piétinements de l’herbe (indices incontestables de la nervosité transmise par les sabots), les indicateurs de variation de pression du pis en fonction de l’activité fantasmatique du sujet, les analyseurs olfactifs chargés de numériser sur-le-champ le bouquet des haleines comparé aux fragrances de la bouse, et de multiples autres appareils interconnectés par la grâce d’une technologie supra futuriste, avaient permis aux experts de diagnostiquer sur l’heure tous les effets induits par le phénomène qu’ils désignaient déjà de l’expression codée « Train qui passe dans le regard des vaches ».

Il fut bientôt établi trois constats riches d’enseignement :

1/ Chaque fois que le public bovin contemplait un fait nouveau, – en l’occurrence, la cueillette de Plume –, il n’en mâchait que mieux : chose fort encourageante en termes d’efficience productive.

2/ Tout événement susceptible de capter durablement le regard des consommatrices les empêchait d’observer de trop près la nature des aliments qu’elles absorbaient : chose éminemment pratique en termes de paix économique et sociale.

3/ Enfin, par rapport aux traditionnels spots de « trains qui passent » qu’on projetait en continu dans les étables modernes pour stimuler la mastication bovine, le film « Plume cueillant des mûres » se montrait porteur d’un concept formidablement innovant, révélateur d’un besoin jusqu’alors ignoré : chose éminemment prometteuse en termes de communication.

Ces données objectives furent soumises à l’appréciation d’un sémiologue post-contemporain, dit FBH, lequel, selon son habitude, y décela l’éclatante confirmation de ce qu’il avait toujours pensé :

« L’excès de trains qui passent, avec les connotations de productivisme industriel qui leur sont liés, déclara-t-il dans l’hebdomadaire “Vive la Croissance”, ne pouvait que déboucher sur une saturation préjudiciable à la qualité du produit.

Il faut redonner toute sa place à la rêverie bucolique, si nécessaire à la fécondité bovine. Et pour cela, qu’eût-on pu inventer de mieux que le spectacle de l’éternelle cueillette ? Les choses sont entendues maintenant : la productivité sera écologique, ou elle ne sera pas ! »

Ainsi dit le penseur, et les Verts d’applaudir.

C’est depuis ce temps-là que, dans toutes les étables-usines où croissent des troupeaux d’élection, entre les repas de soja transgénique à la graine de cannabis et les projections de trains qui passent au « cinéma ce soir », on donne à contempler des spots écolos où des jeunes mystiques, et de moins jeunes aussi, se plaisent à vite « faire du chiffre » de mûres bien noires cueillies dans des prés bien verts, chose qui revivifie puissamment les cerveaux disponibles de maintes foules bovines, avec ou sans cornes– pour le plus grand bonheur des sociétés dites « de mastication ».

Le Songeur  (21-02-2019)



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