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Les Jeudis du Songeur (18)

L’ÉTRANGE CAS DE PIERRE MÉNARD,
QUI M’A FAIT RÉCRIRE LE BONHEUR CONFORME

Je songe souvent avec reconnaissance à Pierre Ménard, ce fameux érudit et archiviste qui, selon Borgès, est parvenu, à la force du poignet, à récrire El Quijote.

Chacun a en mémoire le travail herculéen que notre homme poursuivit durant des années, pour enfin publier le Don Quichotte en version à la fois moderne et authentique, tel qu’en lui-même le temps l’avait changé : c’est-à-dire, à la virgule près, dans un état qui ressemblait, à s’y méprendre, à une copie parfaite du manuscrit antédiluvien de Cervantès. Les mots et la syntaxe étaient exactement les mêmes, à cette différence près que, pour le lecteur moderne, ils avaient pris un cachet ancien qui leur conférait de toutes nouvelles connotations. Le lecteur d’aujourd’hui, dont la vision du monde différait tellement de celle du public d’il y a quatre cents ans, disposait ainsi, dans ce texte à l’identique, d’une toute autre version que celle dont prenait connaissance le public archaïque de Cervantès, au point que Cervantès ne se serait sans doute pas lui-même reconnu comme l’auteur de ce néo Quijote

Pierre Ménard avait parfaitement réussi son pari : en retravaillant sans cesse son manuscrit, en osant patiemment supprimer toutes les modifications qu’il avait préalablement estimées nécessaires, il avait fini par récrire un Quijote absolument fidèle au premier, sous une forme sciemment archaïsante, et donc d’une incroyable modernité.


Puisqu’il faut bien, parfois, avoir l’audace de parler de soi, j’avouerais que j’ai vécu, en 2012, une expérience similaire. Sauf que l’ouvrage que je voulais actualiser pour les éditions de Beaugies, était une œuvre que j’avais moi-même écrite, il y a 30 ans. Il s’agit du Bonheur conforme, que Gallimard avait publié en 1985. D’où mon problème, comment renouveler mon texte, comment, sans le trahir, le mettre au goût du jour ?

Pour donner une idée de la difficulté de l’entreprise, je prendrai le simple exemple du sous-titre : « Essai sur la normalisation publicitaire ». À l’époque, le simple terme normalisation suffisait à évoquer la « dictature de la pensée » que le communisme stalinien imposait à l’URSS. Il me semblait que l’oppression de l’idéologie publicitaire était de même nature. Tout le monde comprenait. Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Le même mot, normalisation, n’est-il pas devenu positif ? Ne signifie-t-il, dans tous les domaines : mise aux normes de tout ce qui s’emploie, tout ce qui se crée, pour garantir la sécurité des personnes et la fiabilité des produits ? La publicité elle-même, dans le domaine alimentaire, ne recommande-t-elle pas aux enfants « normaux » de consommer au moins sept fruits et légumes chaque jour ?

Ce mot ayant changé de sens, la seule façon de le comprendre dans sa signification première est maintenant de le recevoir ironiquement. Lui substituer « formatage », trop technologique, ou « conditionnement » (qui désigne les bons emballages), eût été trahir le texte initial. Que faire ?


Par des voies spiritistes sur lesquelles je ne m’étendrai pas, j’ai donc consulté Pierre Ménard en personne. Il m’a aussitôt guidé dans mon travail d’innovation conservatrice, m’assurant qu’il fallait récrire Le Bonheur conforme tel quel. Mon œuvre d’il y a 30 ans, me dit-il, m’avait traversé par mégarde, sans que j’en mesure vraiment la pertinence et la portée ; maintenant, sachant à peu près ce que je disais, je pouvais en devenir vraiment l’auteur à condition de n’apporter aucune retouche à ce que j’avais écrit.

Je me suis donc répété, mot pour mot. C’était la seule vraie voie du renouveau. Dans un tel cas, le plus difficile est de réussir à ne pas innover : en changeant un mot de naguère par un mot d’aujourd’hui, sous prétexte d’authenticité, on prendrait le risque de dire la même chose….

Le Songeur  (22-05-14)



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